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Chantiers de haute montagne
Parce qu’ils nécessitent une main-d’œuvre exceptionnelle,
les grands travaux d’aménagement ont souvent demandé la contribution
de beaucoup d’immigrés. On a généralement tout oublié de
ce travail-là, pour lequel certains, pourtant, ont laissé leur
vie.
Les chantiers de haute montagne sont par nature difficiles et les accidents
n’y sont pas rares. Mais le barrage d’Izourt, situé en Haute
Ariège sous la crête frontière, a été réalisé au
prix d’une tragédie exceptionnelle.
C’est à fin des années trente que la Société hydroélectrique
des Pyrénées entreprend de construire en vallée de Vicdessos
plusieurs retenues d’altitude. Celle d’Izourt est destinée à alimenter
en aval une centrale hydroélectrique qui dessert dans la vallée
l’usine électrochimique et métallurgique d’Auzat, et,
plus loin, celle de Sabart - Tarascon. On y produit de l’aluminium.
Alors
que les besoins de l’industrie vont croissant, notamment
pour l’aéronautique,
et que la guerre menace, l’achèvement du projet revêt
une importance nationale. Les services préfectoraux autorisent
donc la société à recourir
massivement aux travailleurs étrangers, essentiellement
transalpins.
A la fin du printemps 1938, près de 340 Italiens
sont employés sur
les chantiers d'Auzat, certains recrutés sur place, d’autres
venus directement d’Italie avec un contrat de travail de
quelques mois. Il s’agit
d’hommes seuls, célibataires ou ayant laissé leur
famille au pays. Beaucoup sont habitués aux chantiers d’altitude
et ont déjà oeuvré auparavant sur d’autres
sites comparables.
Les travaux ont débutés par la
construction de divers baraquements pour y loger le personnel.
A 1650 mètres d’altitude, on a quand
même pris soin de les bâtir en pierres, afin qu’ils
résistent
mieux aux intempéries…
La catastrophe du 24 mars
Depuis plusieurs jours, la tempête fait rage. Les bâtiments sont
pris par la neige amoncelée.
Au petit matin du 24 mars 1939, quelques
ouvriers sont déjà sortis, mais la plupart dorment encore ou se
sont recouchés, toute activité à l’extérieur étant
impossible. Soudain, une tornade d’une extrême violence arrache une
des toitures et provoque l’effondrement de deux baraquements.
Quelques
hommes sont projetés à plusieurs dizaines de mètres. Ceux
présents au rez-de-chaussée sont instantanément ensevelis,
ceux restés à l’étage se retrouvent blessés
par les décombres, coincés sous l’amas neigeux et un enchevêtrement
de poutres, de tôles et de planches. Certains émergent du chaos,
choqués, encore nus ou en caleçon au milieu des rafales.
Les survivants
qui tentent immédiatement de porter secours à leurs camarades sont
obligés de se relayer fréquemment pour ne pas geler
sur place.
Que faire dans de telles conditions, alors que toutes les communications
sont coupées avec la vallée, le téléphone et l’électricité hors
service ?
Trois volontaires sont chargés de descendre chercher du
secours en utilisant la conduite forcée. Le sauvetage s’organise
dans des conditions extrêmement difficiles à cause du froid extrême
et du niveau d’enneigement. Durant le journée, les électriciens
parviennent à remettre en route le téléphérique,
tandis que deux groupes de sauveteurs arrivent sur les lieux, des membres du
personnel et des gendarmes.
Alors qu’ils continuent de fouiller les décombres,
le médecin de l’entreprise, accompagné d’une infirmière,
organise un poste de secours de fortune dans les locaux encore utilisables. Les
blessés – près de 25, dont plusieurs grièvement
atteints – y reçoivent les premiers soins.
Les rescapés sont peu à peu acheminés à la centrale électrique
de Pradières, 450 mètres de dénivelé plus bas, puis à Auzat.
On dégage les premiers cadavres dans la consternation. Mais les bourrasques
redoublent encore, et les recherches doivent être interrompues dès
le soir.
Quand, le lendemain, une avalanche emporte les pylônes du téléphérique,
les 80 personnes encore sur place se retrouvent coupées du monde, de même
qu’un autre groupe d’ouvriers travaillant au chantier voisin de Gnioure,
derrière la crête d’Endron. Ceux-là vont être
secourus par des soldats à ski.
La gravité de la situation a en
effet convaincu les autorités de faire appel à l’armée
en mobilisant la 81e compagnie de Régiment d’Infanterie Alpine (RIA)
de Montpellier. Le danger est tel que le site d’Izourt est évacué alors
que tous les corps n’ont pas été récupérés.
C’est donc seulement quatre jour après l’accident qu’ils
seront redescendus, dans des conditions périlleuses puisque les dépouilles,
ficelées dans des couvertures, sont convoyées à dos d’hommes
par le détachement militaire.
En mémoire des disparus
Dans l’église du village de Vicdessos, la chapelle ardente a été laissée
ouverte toute une nuit durant pour la veillée funèbre. Au matin
du 31 mars, le cortège rassemble les personnalités officielles – le
préfet du département, de nombreux élus, dont le député et
le conseiller général, les dirigeants de l’entreprise et
le consul d’Italie venu de Toulouse – et une foule recueillie
d’ouvriers et d’habitants de la vallée.
Des délégations
d’anciens combattants des deux nationalités ainsi que les enfants
des écoles sont aussi là pour un dernier hommage. Mais la plupart
des familles de victimes n’ont pas pu faire le déplacement.
Car des 29 morts redescendus de la montagne, 27 sont italiens,
auxquels s’ajoutent
encore deux autres décédés à l’hôpital.
La plupart étaient manœuvres, quelques-uns maçons ou mineurs,
sans oublier deux mécaniciens, un téléphériste, un
forgeron et un cuisinier. Les plus âgés avaient 52 ans et le plus
jeune 23 seulement.
Rompus aux chantiers les plus rudes, beaucoup étaient
originaires du massif alpin, la région de Biella en Piémont, Belluno
ou les contreforts septentrionaux de Vicenza, en Vénétie. Tous
happés en terre étrangère.
Pour ces ouvriers qui ont trouvé la
mort dans l’émigration, il n’y a pas de retour au pays. Les
corps ne sont pas rapatriés, et leur destination dernière demeure,
jusqu’à ce jour, le petit enclos Saint-Jean du cimetière
de Vicdessos.
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